11 mai 2024. Dernière étape de notre expédition à plus de 4000 mètres dans les Alpes bernoises. Accompagné de mon guide Johann Filliez, j’ai déjà gravi au cours des jours précédents les Grosses et Hinteres Fiescherhorn ainsi que le Finsteraarhorn. Nous nous apprêtons aujourd’hui à réaliser l’ascension à ski du Grosses Grünhorn, montagne discrète et pourtant magnifique que je suis impatient de découvrir.
Au sommet des Alpes bernoises : une nuit à la Konkordiahütte
La nuit a été courte dans la Konkordiahütte. Le refuge est authentique et nous accueille dans de vastes dortoirs. Au sol, les matelas accolés se succèdent. Et l’odeur du bois se mêle aux effluves des corps rompus par la fatigue des jours écoulés. Bien sûr, nous profitons de la chaleur des lieux, à l’abri du froid glacial qui sévit dehors. Mais, mon sommeil est léger. Plaqué contre le mur du dortoir, mes rêves sont rythmés par le souffle tiède de mon voisin qui effleure ma nuque de sa barbe broussailleuse. Johann, lui, bénéficie d’une chambrée plus confortable. Les guides passent une grande partie de leur temps en montagne. Leurs nuits doivent être sereines car la sécurité de leurs clients dépend de leur vigilance.
Mon réveil sonne à 5 heures et la routine matinale reprend son cours. Je déjeune une tartine beurrée et un bircher en pensant à l’aventure qui nous attend. Rejoindre le sommet du Grosses Grünhorn à 4043 mètres d’altitude. Marcher sur les pas d’Erhard Loretan, célèbre guide de haute montagne et alpiniste qui a perdu la vie sur les flancs de cette montagne pourtant peu redoutée. Malgré l’ombre qui plane sur cette traversée, je l’aborde le cœur léger. Trois jours se sont écoulés depuis notre départ et nous avons surmonté toutes les épreuves auxquelles la nature avait décidé de nous soumettre. Nous avons déjà réalisé l’ascension de trois géants des Alpes. Mon corps s’est peu à peu acclimaté à la haute altitude. Et je sais que demain, je serrerai dans mes bras ma compagne et ma fille.
Ascension à ski du Grosses Grünhorn : Traversée de l’Ewigschneefäld
Notre expédition commence à 5 h 45, alors que l’aube se lève sur la Konkordiaplatz et l’Aletschhorn. Que les Alpes sont belles sous les lueurs de l’aurore ! J’aime cette lumière pure et profonde qui dote les montagnes de reflets irisés. Face au spectacle sublime que nous offre la nature, nous chaussons les skis. Et quand le soleil éclaire de ses rayons les crêtes alentour, nous nous mettons en route. 1300 mètres de dénivelé nous attendent sur de fabuleux glaciers. Nous nous laissons glisser au pied de la cabane avant de revêtir nos skis de leurs peaux de phoque. Foulant les glaces de l’Ewigschneefäld, champ de neiges éternelles, nous voilà plongés au cœur d’un tableau d’une beauté presque irréelle. Un océan de glace, une écume de neige. À travers les crevasses et les failles endormies, nous voguons. Camaïeu de bleus profonds et translucides, clairs et obscurs. Fleuve millénaire qui évolue et danse au rythme du soleil. Que sommes-nous donc au creux de cette immensité ? Une présence infime, un rien d’agitation. Les yeux remplis d’étoiles, nous progressons à cadence régulière. D’un pas sûr et sans nous arrêter.
Après avoir franchi les premières barres de séracs de l’Ewigschneefäld, à 3200 mètres d’altitude environ, nous bifurquons vers l’est en direction du vallon glaciaire qui mène au Grosses Grünhorn. Nous apercevons alors la montagne qui défie l’horizon. Nous maintenons le cap et grimpons en douceur. D’une neige ferme et épaisse, qui présage une descente réjouissante, nos skis foulent maintenant une neige croûtée qui, je l’espère, ne nous fera pas revivre l’enfer de la veille.
Il nous faut alors passer sous des séracs impressionnants. Ils sont certes magnifiques mais leur présence rend notre traversée plus périlleuse. Notre allure se fait plus rapide, mais la route est longue. J’ai atteint mes limites, je ne peux plus accélérer. Comment réagir si des blocs de glace se détachent du glacier ? Je contemple au-dessus de moi ces amas gigantesques, créatures aussi menaçantes que prodigieuses. Et ne peux que confier mon sort au destin.
Cette fois, la montagne nous épargne. Johann et moi poursuivons notre ascension et le soleil nous rejoint. Nous l’accueillons bien volontiers car, à l’ombre, le froid se faisait sentir. Comme chaque matin à de telles altitudes, j’avais perdu toute sensation dans les doigts. La haute montagne se révèle comme une terre de contrastes. Au froid mordant de la lune succède la chaleur écrasante du soleil. Dans cet environnement extrême, notre corps souffre et notre esprit doit rester fort pour parvenir à relever le défi qu’il s’est lui-même lancé.
Ascension à ski du Grosses Grünhorn : Un panorama grandiose
Après plusieurs heures de montée en skis de randonnée, nous arrivons vers 9 h 30 au col qui relie le Grünegghorn et le Grosses Grünhorn. À 3900 mètres d’altitude, nous nous ressourçons et prenons un en-cas. C’est alors que la vue se dégage, emportant mon cœur vers une pure extase. Face à nous, les montagnes défilent dans un alignement presque parfait. Le Cervin, le Weisshorn, la Dent Blanche, l’Aletschhorn et le Mont-Blanc. Des hauteurs du Valais aux confins de la France, les Alpes nous saluent. Et je me prends à rêver qu’en cet instant sublime la nature a conçu ce panorama pour moi. L’amoureux des montagnes, le photographe des cimes. L’œuvre est magistrale, sa dynamique remarquable et l’équilibre de ses formes une merveille au gré du ciel.
Revigorés par tant de splendeurs, nous poursuivons notre ascension avant de déposer les skis. Vient alors le moment de gravir l’arête qui mène au sommet du Grosses Grünhorn. Munis de nos crampons, nous grimpons sur cette crête rocheuse puis enneigée. Les conditions sont excellentes et gravir cette arête relève du plaisir.
Lorsque nous atteignons la cime du Grosses Grünhorn, je découvre là encore un horizon divin. Sans conteste le point de vue le plus beau que j’ai pu observer au cours de ces 4 jours d’expédition dans les Alpes bernoises. Un paysage à couper le souffle. Une perspective unique et grandiose. Dominant les glaciers alentour, la montagne nous dévoile l’intégralité des Alpes. Les crêtes blanchies guident notre regard au loin, survolant les Alpes et leurs géants de roche. Le Finsteraarhorn se rappelle lui aussi à nous, cette montagne mythique dont nous foulions hier encore les parois vertigineuses.
Ascension à ski du Grosses Grünhorn : Descente à la Konkordiaplatz
L’ascension du Grosses Grünhorn résonnait comme la dernière étape de notre expédition dans les Alpes bernoises. Nous redescendons alors vers le refuge. À chaque pas, nous redoublons de vigilance en mémoire d’Erhard Loretan, disparu sur cette crête. Difficile de comprendre les raisons de sa chute. Avait-il baissé la garde, lui qui était pourtant l’un des alpinistes les plus renommés au monde ? Grimpeur chevronné qui connaissait mieux que personne les hauts reliefs alpins. Nous restons aux aguets, à l’affût du moindre impondérable et guidés par un seul objectif : revoir au plus vite nos familles bien-aimées.
Revenus à l’endroit où nous avions posé nos skis, nous prenons une collation. Puis, bien que la neige soit mauvaise, nous nous lançons à ski le long du vallon glaciaire qui mène à l’Ewigschneefäld. Très vite nous retrouvons cette neige de printemps qui rend chaque descente si jubilatoire. Arrivé en bas, j’étais si grisé que j’avais presque envie de remonter la pente pour la redescendre. Voilà comme j’aime le ski de randonnée ! Quand les conditions sont optimales, glisser sur la neige est un plaisir suprême.
En arrivant à la Konkordiahütte, Johann et moi célébrons la fin de notre voyage confortablement assis sur la terrasse de la cabane. Imaginez-vous partager une bière avec votre compagnon de cordée dans un cadre féérique. Spectateur ébloui par la scène qui se joue dans ce théâtre improvisé. Comment définir autrement le paradis sur Terre ? Nous levons nos verres à la grandeur des Alpes, à leurs glaciers majestueux, à leurs montagnes titanesques. Nous levons nos verres à l’amitié, au bleu du ciel et à la vie. Évoquant tour à tour nos ascensions passées et nos aventures à venir, nous veillons plus tard qu’à notre habitude. Car, demain, nous savons qu’aucun sommet n’attend notre visite. L’air est doux, les étoiles scintillantes et nous soufflons un peu avant d’aller dormir.
Expédition à plus de 4000 mètres dans les Alpes bernoises : Retour à Fiesch
La nuit s’écoule et nous nous réveillons à 5 h 30. Ce matin, le ciel est gris et la brume menace d’envahir les glaciers. Pour rejoindre la vallée, nous devons traverser l’Aletschgletscher et nous n’avons aucune envie de devoir sillonner le plus long glacier d’Europe dans un brouillard épais. Alors, nous chaussons les skis et quittons au plus vite le refuge. Dans une atmosphère sourde, l’Aletschgletscher déploie ses nuances infinies de blanc. Après 20 minutes de ski, nous parvenons enfin au bas du glacier, recouvert pour l’heure de sable du Sahara. Étrange création d’une nature qui aime jouer avec les éléments.
Mais le temps presse. À cette saison, les bennes sont rares pour rejoindre la vallée. Une course contre la montre commence alors. Nous empruntons à toute vitesse le tunnel de Tälligrat qui s’enfonce sous l’Eggishorn pour relier l’Aletschgletscher à la station de Fiescheralp. Hors d’haleine, nous réussissons in extremis à sauter dans la benne du téléphérique qui nous ramène à la gare de Fiesch. Soulagés, nous reprenons notre souffle en survolant les flancs de la montagne verdoyante.
À notre retour, je réalise qu’après avoir gravi les Grosses et Hinteres-Fiescherhorn, le Finsteraarhorn et le Grosses Grünhorn, j’ai réalisé l’ascension de 50 sommets de plus de 4000 mètres sur les 82 que comptent officiellement les Alpes. Quand je repense à mon itinéraire et à ma progression, je suis fier et ému du chemin parcouru. Et mon cœur s’emporte à l’idée de pouvoir un jour prochain fouler les crêtes des 32 colosses qu’il me reste à gravir.
Je ne connaissais auparavant le Grosses Grünhorn que de loin. En réalisant son ascension à ski, j’ai découvert une montagne magnifique à la silhouette inspirante. Aujourd’hui, je porte un nouveau regard sur lui. Un lien puissant nous unit désormais et je me réjouis de nos futurs tête-à-tête. Retourner là-haut, à plus de 4000 mètres dans les Alpes bernoises pour de nouveau contempler le Grosses-Grünhorn. Le photographier et vous offrir son plus beau portrait.