Muraille érigée au croisement des mondes, le Lyskamm célèbre la grandeur des Alpes aux confins du Valais et de l’Italie. Entre les Breithorn et le massif du Mont-Rose, la montagne exhibe ses fabuleux glaciers. Mais que recèle-t-elle au creux de sa roche ? Et quel est le lien qui l’unit à l’homme ? Je vous brosse aujourd’hui le portrait du Lyskamm, ce géant redoutable au sommet des Alpes suisses.
Portrait du Lyskamm : Muraille de glace dans les Alpes valaisannes
Le Lyskamm, ou Liskamm, est né des plissements furieux de la nappe du Mont Rose. À force de tumultes et d’affrontements, la nature a donné vie à ce titan de gneiss. Une montagne unique qui dessine dans le ciel une incroyable traversée. Car elle possède deux sommets : le Lyskamm oriental, culminant à 4532 m d’altitude, et le Lyskamm occidental, qui s’élève à 4479 m d’altitude. La longue arête qui les relie, le Grenzgrat, offre une course inoubliable à 4450 m d’altitude. Cette crête immense entre terre et ciel marque la frontière entre le Valais suisse et la Vallée d’Aoste.
Au-dessus de Zermatt, le Lyskamm s’impose grâce à sa stature. Mais il attire aussi l’œil par sa flamboyance. Surplombant le Gornergletscher, sa face nord arbore une cuirasse blanche. Sur plus de 1200 mètres de hauteur, le Grenzgletscher offre au Lyskamm une parure étincelante. Mur de glace impressionnant comme un parfum d’inaccessible. Le versant sud de la montagne, moins escarpé, rayonne, lui aussi, dans le ciel de Gressoney, recouvert des glaces du Lysgletscher. Mais, derrière tant d’éclat, que dissimule la montagne au regard des hommes ?
Portrait du Lyskamm : Mangeur d’hommes au sommet des Alpes suisses
Le Lyskamm, surnommé le « mangeur d’hommes », est une cime impitoyable. Il défie ses proies de le conquérir pour mieux les dévorer le moment venu. Il s’allie alors à la neige et aux vents pour tendre aux alpinistes un piège diabolique. Quand les bourrasques venues du nord-est façonnent sur ses crêtes des corniches gigantesques, les vents du sud les creusent pour les fragiliser. Cédant ensuite sous le poids de l’homme, elles l’emportent avec elles dans leur chute fatale.
À l’aube du 6 septembre 1877, les Alpes s’apprêtent à vivre une terrible tragédie. W.A. Lewis, N. Paterson, les frères Niklaus, J. et P.-J. Knubel gravissent l’arête qui relie le Lisjoch au sommet oriental du Lyskamm. Quand une corniche de neige s’effondre tout à coup, entraînant dans sa chute toute la cordée. Les alpinistes sont retrouvés morts 500 m plus bas, sur le Grenzgletscher. En 1896, les Alpes revivent le même drame. L’accident coûte alors la vie à M. Gunther et à ses deux guides R. Imoden et P. Ruppen. La ruse impitoyable des vents contraires au sommet du Lyskamm a eu raison des hommes les plus audacieux.
Première ascension du sommet oriental du Lyskamm par son arête est
Le Lyskamm reste inexploré jusqu’au 19 août 1861. Ce jour-là, les alpinistes unissent leurs forces pour vaincre la montagne. Huit Anglais, cinq guides suisses et un guide français sont de l’aventure. Citons-les ici pour leur rendre hommage : Jean-Pierre Cachat, William Edward Hall, John Frederick Hardy, Karl Herr, John Alfred Hudson, Franz Josef Lochmatter, Josef-Marie et Peter Perren, Charles Henry Pilkington, Andrew Crombie Ramsay, Thomas Rennison, Francis Sibson, Russell Maule Stephenson et Stefan Zumtaugwald.
Des hauteurs du Lisjoch, la cordée s’engage sur l’arête qui conduit au sommet du Lyskamm. En redoublant de vigilance, ils parviennent à franchir sains et saufs plusieurs corniches de neige avant d’atteindre enfin le point culminant du géant de glace. En réalisant cette première ascension du sommet oriental du Lyskamm par son arête est, ils inaugurent ainsi la voie normale. Accessible à partir du refuge Gnifetti ou de la cabane du Mont-Rose, elle promet aux alpinistes un voyage exceptionnel sur les hauteurs des Alpes.
La traversée du Lyskamm par le Grenzgrat : Une course exceptionnelle
Là où la montagne devient prodigieuse, c’est quand elle nous offre la chance infinie de parcourir ses crêtes sur plus de deux kilomètres. La traversée du Lyskamm par le Grenzgrat relève de l’extase, d’une soif d’absolu. Le 16 août 1864, Jakob Anderegg, Franz Biener, Edward Buxton et Leslie Stephen s’engagent sur le Felikjoch pour gravir la montagne. Après avoir réalisé la première ascension de son sommet occidental, ils effectuent la première traversée du Grenzgrat. Une double prouesse dans le ciel des Alpes.
En rejoignant le sommet oriental du Lyskamm, ils ouvrent la voie à bien d’autres cordées. Deux ans plus tard, deux équipes réitèrent la performance, l’une venant de l’ouest et l’autre de l’est. Puis, en 1907, Geoffrey Winthorp Young et son guide franchissent un nouveau cap en réalisant deux fois la traversée intégrale de l’arête dans la même journée. À minuit, ils quittent Riffelalp en direction du Nordend. Ils n’ont alors qu’un objectif en tête : traverser l’ensemble des sommets frontaliers du Nordend aux Breithorn. Ils arpentent à grands pas les crêtes du mont Rose et du Lyskamm. Mais, alors qu’ils atteignent le Feliksjoch, G.W. Young constate que son guide est à bout de force. Sur les flancs du Castor, les deux hommes fléchissent. Ils sont au désespoir. Jamais ils n’arriveront à terminer leur course. Ils se sentent envahis d’une peur sourde. Car la montagne sent quand l’homme devient faible.
Ils poursuivent malgré tout, vont au-delà d’eux-mêmes. N’écoutant que leur cœur et leurs pas sur la neige. Mais, au pied du Pollux, la raison l’emporte. Le Breithorn est encore loin et ils sont épuisés. Alors, dans un dernier élan d’audace ou de folie, G.W. Young réussit à convaincre son compagnon de rebrousser chemin par la même voie. Au lieu de redescendre par le Zwillingsglestcher, la cordée traverse à nouveau le Lyskamm. Arrivé au Lisjoch dans l’après-midi, G.W. Young veut poursuivre sa route au sommet du mont Rose. Mais, cette fois, son guide refuse tout net. Il n’a plus la force de continuer. Alors, ils descendent vers la vallée en foulant les glaces du Grenzgletscher. Sous le soleil brûlant, ses crevasses béantes menacent à tout instant de les engloutir. Ils doivent se mettre en sécurité le plus vite possible. Puisant au fond d’eux ce qu’il leur reste de courage, ils enjambent les failles, s’élancent à travers le glacier fumant. Quand, enfin, ils atteignent la vallée, les alpinistes sont soulagés. Cette expédition a bien sûr un goût d’inachevé, mais elle relève pour l’histoire d’un véritable exploit.
Première ascension du Lyskamm par la Cresta Perazzi et par sa face nord
Une fois conquise, la montagne décide d’ouvrir ses voies à l’homme. Le 22 juillet 1867, Christian Almer, Charles Edward Mathews, Alexander Maurer et Frederick Morshead réalisent la première ascension de la Cresta Perazzi, l’arête sud-ouest du Lyskamm. La première hivernale de cet itinéraire est effectuée le 22 mars 1885 par Pietro Guglielmina, Jean Joseph Maquignaz, Alfonso Corradino et Vittorio Sella.
En 1880, les frères Kalbermatten tentent de gravir la face nord-est du Lyskamm. Mais alors qu’ils s’apprêtent à affronter cette paroi vertigineuse, une avalanche les emporte jusqu’au Grenzgletscher. Ils en réchappent, heureusement. Il faut attendre le 9 août 1890 pour qu’une cordée réussisse là où ils ont échoué. Ce jour-là, Ludwig Norman-Neruda, accompagné de ses guides Christian Klucker et Josef Reinstadler, rejoint le sommet oriental du Lyskamm par son versant nord, inaugurant ainsi le parcours Norman-Neruda. Après avoir franchi les pentes neigeuses, au bas de la montagne, ils décident d’emprunter un éperon rocheux qui les mène directement au sommet principal du Lyskamm. Cette voie fait, depuis lors, partie des classiques et a donné lieu à plusieurs variantes, toutes impressionnantes.
L’histoire nous dévoile un portrait fascinant. Celui d’un Lyskamm imprenable et sublime. Celui d’une montagne qui joue avec les vents pour mieux soumettre l’homme. L’histoire de deux sommets à jamais réunis par leur arête vive déchirant le ciel. Je garde de cette traversée un souvenir impérissable. Le Lyskamm, j’en suis certain, inspirera toujours mon art et mes photographies au sommet des Alpes.